Neige : 3
- C’est ce qu’on appelle une grande occasion...
Et, alors que je remontais le bateau vers la proue, je distinguais dans la lumière blafarde de la lune un long navire aux voiles blanches, ancré à plusieurs centaines de mètres du nôtre.
- Un navire de cette taille ?!, m’exclamais-je, Mais à quoi pense le Capitaine ?!
- Il pense que ce navire navigue depuis bien trop longtemps pour que son équipage soit capable de se défendre correctement et qu’on a de grandes chances de réussir un abordage très fructueux.
Neige se pencha au-dessus du trou qui nous servait à communiquer avec la cale sans avoir à y descendre. Les pirates du dessous jouaient aux cartes ou ronflaient.
- Éteignez les lumières, dit-elle, Nous devons nous faire discrets.
Les bougies furent toutes éteintes et les joueurs poursuivirent leur partie, baignés par la lueur de la lune. Neige se redressa et se rendit près du canon avant. Nous le tirâmes jusqu’à sa place d’attaque et le calèrent pour qu’il ne bouge plus.
- Et maintenant ?, demandais-je.
- Maintenant, dit-elle, Tu m’attends ici.
Elle s’éloigna et je m’assis contre le canon. J’attendis ainsi un long moment, me demandant bien quelle serait la suite des événements. Puis Neige remonta des cabines et vint s’asseoir à côté de moi.
- Jack, tu vas devoir m’écouter très attentivement.
Elle plongea son regard dans le mien et voyant que je lui offrais toute mon attention, elle poursuivit.
- Ce que toi et moi on va faire, ça s’appelle du suicide.
Le silence régnait sur le bateau, seuls les craquements de la coque qui tanguait résonnaient dans la nuit, même les ronflements en bas s’étaient tus.
- C’est-à-dire ?, interrogeais-je.
- Tous les deux, on va nager jusqu’au bateau et y monter. Tout devra se faire silencieusement, tu m’as bien comprise ? Il ne faut surtout pas qu’on nous repère ou je te laisse deviner ce qu’il adviendra de nous.
- T’inquiètes pas, je connais mon boulot.
Elle sourit et hocha la tête.
- Bien. Une fois qu’on aura neutralisé les gardes qui sont sur le pont, on les a comptés, ils sont quatre, on allumera cette torche et les gars nous rejoindront en canots. Ce sont des Français, donc du gâteau.
J’eus un sourire en coin et elle se redressa. Je fis de même tandis qu’elle disait au pirate qui était en train de détacher les canots :
- Nous y allons, tenez-vous prêts.
- Bon courage, Mam’zelle Neige. Toi aussi, le Moineau.
Tandis qu’il reprenait sa tache, nous nous retournâmes et redescendirent jusqu’à la poupe. Le grand Tim n’était plus là. Neige grimpa sur la rambarde et se tourna vers moi, alors que je l’imitais.
- À toi l’honneur, dis-je avec un geste impétueux de la main.
Elle effectua un plongeon parfait tête la première et ressortit quelques mètres plus loin. Je vis juste son foulard blanc émerger avant de plonger à mon tour pour la rejoindre. Quand je fus près d’elle, elle me parut bizarre.
- Ça va ?, lui demandais-je.
- J’ai un mauvais pressentiment.
Nous restâmes un moment silencieux, puis sans un mot, nous nous dirigeâmes vers le navire, nageant à la même vitesse. Nous parvînmes à la coque luisante du navire français. Là, Neige appuya une main contre la coque et regarda vers le haut. Elle soupira.
- J’ai vraiment un mauvais pressentiment.
Elle se propulsa hors de l’eau et attrapa la corde de l’ancre. Elle resta un moment suspendue à celle-ci puis elle se laissa de nouveau glisser dans l’eau et me fit face.
- Pourquoi tu... ?, commençais-je à demander.
Mais elle me coupa en déposant délicatement ses lèvres sur les miennes. Cela ne dura qu’une fraction de seconde, mais ce baiser me transporta à des kilomètres de ce navire que nous nous apprêtions à piller. Loin de s’émouvoir, Neige aggripa une nouvelle fois la corde et commença à grimper le long de l’épais cordage. Je la regardais un instant puis l’imitais. Quand nous fûmes tous deux accroupis sur le pont, je fis un rapide repérage des lieux. Les quatre gardes étaient répartis par deux à la proue et à la poupe. Je tirais mon couteau et Neige me fit signe de prendre ceux de gauche. Nous nous redressâmes d’un même mouvement et égorgèrent par derrière les deux premiers gardes. Avançant silencieusement vers la poupe, je notais l’armement avec intérêt. Quant les deux derniers gardes furent neutralisés, Neige se redressa et grimpa sur la rambarde. Elle prit la torche à sa ceinture et l’alluma avant de l’agiter en faisant de grands signaux de droite à gauche. Une torche sur le Gardien lui répondit bientôt et elle éteignit la sienne avant de redescendre sur le pont.
- Ils ne vont plus tarder maintenant, murmura-t-elle, On ferait bien de mettre le maximum de l’armement hors service.
Tandis que je jetais la poudre à canon à l’eau, Neige mouilla toutes les mèches. Puis, elle attacha une corde autour de ses pieds et me demanda de la faire descendre lentement jusqu’au gouvernail, qui, une fois qu’elle fut à sa hauteur, fut condamné à ne plus pouvoir guidé de bateau. Quand ce dernier travail fut effectué, les canots arrivèrent et se positionnèrent lentement et sans bruit contre la coque. Nous lançâmes des cordes à leurs occupants et ils furent bientôt tous sur le pont.