Neige : 2
Après sept mois de navigation et de pillage, Neige voulut s’adonner à un rituel assez spécial...
- Bouges pas !
Je me tortillai encore plus.
- Si tu bouges, il va être raté, imbécile !
La jeune fille tenait à la main un tisonnier brûlant dont le bout taillé en pointe allait servir à tracer les pourtours d’un dessin précis, bien que je ne savais pas lequel.
- Pourquoi tu veux absolument faire ça ?!, hurlais-je presque.
- C’est la tradition sur le Gardien, alors fais pas la mauviette ou je te flanque aux requins !
La pointe du tisonnier brûla ma peau et je me retins de hurler de douleur.
- C’est bien, le Moineau, dit-elle d’un air concentré.
Le temps qu’elle passa à dessiner sur mon avant-bras me sembla être une éternité. Quand enfin elle retira le tisonnier, un mal de crâne impossible m’avait pris.
- Neige, fit un jeune gars du nom de Letton, T’as toujours autant de talent !
Je levai alors mon avant bras pour regarder le travail de Neige.
- Admire, fit celle-ci avec un sourire.
En effet, il y avait de quoi admirer : un moineau volant au-dessus de la mer était maintenant tatoué sur ma peau.
- Tu te débrouilles bien, admis-je avec un hochement de tête.
- Qu’est-ce que tu croyais ? Que j’allais te charcuter pour rien ?
- Pourquoi t’as fait ça ?
- C’est la tradition. Regarde, venez les gars.
Les hommes de l’équipage s’approchèrent et relevèrent leur manche droite. Tous arboraient un tatouage sur l’avant-bras.
- Notre surnom est gravé sur notre peau, c’est le rituel quand tu deviens membre à part entière de l’équipage du Gardien, expliqua Neige.
- Fais voir le tien, demandai-je.
Elle sourit et tendit son avant-bras vers moi. Je n’avais jamais vraiment prêté attention à son tatouage avant. Je fronçai les sourcils.
- Des flammes ?, m’étonnais-je, Tu t’appelles bien Neige, alors pourquoi des flammes ?
- Je me suis fait tatouer avant d’embarquer avec le Capitaine. Même gravées dans ma chair, les flammes ne feront jamais fondre ma neige...
Des éclats de rire s’élevèrent autour de nous.
- Elle nous refait son numéro !
- Hey, Neige ! Tu crois pas que tu te la joues un peu trop ?
- Laisse-la, elle est jeune !
Neige se joignit bientôt à eux et je la regardai rire d’elle-même. J’étais persuadé que les pirates ne comprenaient pas tout à fait le sens de ses paroles...
J’avais remarqué que même lors d’abordages, Neige ne se servait jamais de son fouet et de son deuxième sabre. Quand je lui posais la question, elle répondait qu’elle les réservait pour les grandes occasions.
Ne voulant pas me parler d’elle, j’allais interroger un homme d’équipage pour en savoir plus sur la femme pirate de notre sloop. C’était un grand gaillard du nom de Tim le coquin, adroit aux dés comme aux cartes et spécialiste des tricheries et ramassages d’informations. Il semblait s’intéresser particulièrement à Neige, pour m’arranger. Je me donnais pour mission d’aller lui parler, ce que je fis juste avant la nuit. M’asseyant non loin de lui sur le bois de la rambarde, je le regardais réparer la voile déchirée un instant puis demanda :
- Tu connais tout sur tout le monde à bord, c’est bien ça ?
- Ouais.
- Même sur Neige ?
- Ouais.
- Tu peux me parler d’elle ?
- Ouais.
Un long moment de silence passa, pendant lequel je me dis qu’on aurait mieux fait de le surnommé le muet, ce gars.
- Et... qu’est-ce que tu sais sur elle ?, finis-je par demander.
- Tout ce qu’on peut savoir.
- C’est à dire ?
- Elle a embarqué avec le capitaine à quinze ans, c’est une fille et elle fait mal quand elle frappe.
- Rien de plus ?
- On connaît pas son âge exact, sa nourrice est prostituée sur Tortuga et elle fait mal quand on se bat avec elle.
- Tout ça, je le sais déjà. Tu peux vraiment rien me dire de plus ?
- Pour en savoir plus, il faut payer.
- Ah. Ton prix ?
- Pourquoi pas cinq pièces d’or ?
- Euh... Non.
- Tant pis pour toi.
Je tirai alors mon sabre et le lui flanquai sous la gorge.
- Parles ou ta trachée sera bientôt à l’air.
Tim rit et écarta ma lame.
- Tu t’inspires beaucoup des manières du capitaine, le Moineau...
- Parles.
- En vérité, on sait pas grand chose de Neige. C’est qu’elle est pas causante, la petite. Tout ce que je peux te dire, c’est que quand elle a embarqué sur le Gardien, pas mal de rumeurs ont couru sur la véritable relation qu’elle avait avec le capitaine. Certains disaient qu’ils partageaient plus que le commandement du Gardien, si tu vois ce que je veux dire... En fait, le capitaine doit la considérer comme sa fille, qui sait, si ça s’trouve c’est le cas. J’ai su par hasard que sa mère serait espagnole, mais pour son père, on sait rien. Après qu’il l’ait mise dans les bras de sa prostituée favorite, il a disparut. Tyna, sa nourrice, veut plus parler de lui depuis ce temps-là. C’est à peu près tout ce qu’on sait sur Mam’zelle Neige, parole de pirate.
- Et son fouet et son deuxième sabre, elle m’a dit qu’elle les utilisait juste pour les grandes occasions; ça veut dire quoi ?
- Pour elle, une grande occasion c’est un combat où elle joue sa vie.
- Parce qu’elle la risque pas pendant les abordages peut-être ?
- Tu plaisantes ? Tu t’es entraîné avec elle pendant je ne sais combien de mois et tu t’en es pas rendu compte ? Dis-moi, le Moineau, est-ce qu’il y a seulement une seule fois où tu as eu l’impression qu’elle n’était pas à l’aise ou qu’elle avait peur ?
- ... Non..., admis-je, Mais à quoi lui servent ces armes dans un combat ? J’veux dire, avec le pistolet et le sabre, tu peux pas attaquer avec autre chose.
- Je peux pas te répondre. J’l’ai jamais vue s’en servir. Elle a décroché une fois son fouet pour faire peur à un ancien de l’équipage qui la prenait pas au sérieux.
Je hochais la tête et, après un moment, sauta de mon perchoir. Je commençais à m’éloigner, puis me rappelant soudain d’un détail, je me retournai.
- Et son compas ?, lançais-je.
Tim haussa les épaules et son regard se fixa derrière mon épaule.
- Si tu veux savoir, fit la voix de Neige, Il ne sert à rien, il est cassé.
Je me tournai vers elle et haussai les sourcils.
- Pourquoi tu le gardes ?
- Bonne question. J’ai besoin de toi, le Moineau, il faut être deux pour sortir le canon.
- Un abordage ?, fis-je en la suivant, En pleine nuit ?
Elle se tourna vers moi et eût un sourire mystérieux.
- C’est ce qu’on appelle une grande occasion...